Togo : Ferdinand Ayité, la plume insoumise forgée dans le feu des années 1990

Editorial de Raoul K DAGBA, Président de l’observatoire panafricain pour la démocratie et le développement.

Du pavé des amphis à l’exil de la plume : Ferdinand Ayité, l’indomptable cauchemar du clan Gnassingbé. Au Togo, le journalisme d’investigation n’est pas un métier, c’est un sport de combat où l’on risque sa vie à chaque ligne.

Ferdinand Ayité, directeur de publication du journal L’Alternative, incarne ce courage brut face à la pieuvre totalitaire du clan Gnassingbé. Lauréat du prestigieux Prix international de la liberté de la presse du CPJ, il paye aujourd’hui le prix fort de l’exil pour avoir refusé de plier devant la corruption institutionnalisée d’un régime qui confond les caisses de l’État avec son portefeuille privé.

Mais pour comprendre la féroce intransigeance de cet homme, il faut remonter à la source de son engagement : les années de braise 1990, là où sa conscience politique s’est forgée dans les luttes estudiantines de l’époque (comme par exemple la CEUB ou le MONESTO)et les manifestations de rue.

Bien avant de tenir une plume de journaliste, Ferdinand Ayité a mené le combat politique à mains nues. C’est sur le campus de l’Université du Bénin (actuelle Université de Lomé) qu’il fait ses premières armes face à la dictature de Gnassingbé Eyadéma. Dans les années 1990, alors que le Togo bouillonne au lendemain du soulèvement du 5 octobre, le milieu universitaire devient l’épicentre de la contestation. Ayité y plonge corps et âme, affrontant la répression policière, les infiltrations et les bastonnades militaires qui visaient à mater la jeunesse intellectuelle.

De l’agitation des amphis aux pavés des rues de Lomé, il apprend très tôt le prix de la liberté et développe une imperméabilité totale face aux intimidations du pouvoir.

Ce combat de terrain, mené aux côtés d’une génération sacrifiée mais insoumise, a posé les fondations éthiques du journaliste qu’il allait devenir.

Le tort de Ferdinand Ayité aux yeux du régime actuel ?

Avoir transposé cette radicalité démocratique de la rue vers les colonnes de son journal.

Des scandales de détournements de fonds massifs dans le secteur pétrolier (le « Pétrolegate ») jusqu’aux révélations financières sur l’entourage présidentiel, sa plume a méthodiquement documenté le pillage systématique du Togo par une oligarchie arrogante.

La réponse du pouvoir a été conforme à sa nature profonde : totalitaire. Traqué par le logiciel espion Pegasus, harcelé par une justice aux ordres, suspendu par les organes de régulation, puis arbitrairement incarcéré, il a vu son confrère et codétenu Joël Egah mourir mystérieusement peu après leur sortie de prison. Condamné à trois ans de prison ferme lors d’un simulacre de procès en 2023, Ayité a été contraint de fuir pour sauver sa peau, mais il a refusé de taire sa voix.

Même contraint à l’exil, l’ancien leader étudiant continue de faire trembler le pouvoir de Lomé. À travers ses interventions et les enquêtes qu’il continue de piloter à distance, il sabote la stratégie de dissimulation du régime, notamment le grossier sophisme de la « Vision 2040 ».

Pour le clan Gnassingbé, briser un journaliste comme Ayité était une nécessité vitale pour maintenir le peuple dans l’ignorance et la soumission.

C’est un échec cuisant : le militant des années 1990 n’a jamais capitulé.

En voulant l’étouffer, la dictature n’a fait que mondialiser son témoignage et valider, par sa propre férocité, la vérité absolue de ses combats.

Komla AKPANRI
Komla AKPANRI

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