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Pauvreté, luttes de pouvoir, armée politisée et influences extérieures : anatomie de vingt-sept années de turbulences qui ont façonné l’histoire politique du Burkina Faso.
Lorsque la Haute-Volta accède à l’indépendance le 5 août 1960, peu d’observateurs imaginent que le pays va connaître l’une des plus fortes instabilités politiques d’Afrique de l’Ouest. En moins de trois décennies, cinq régimes successifs tombent sous les coups de putschs militaires, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Blaise Compaoré en octobre 1987.
Derrière cette succession de renversements se cachent des causes profondes mêlant crise économique, tensions sociales, rivalités militaires et enjeux géopolitiques régionaux. Retour sur les racines d’une instabilité devenue chronique.
À sa naissance comme État souverain, la Haute-Volta est confrontée à de lourdes contraintes structurelles. Enclavé entre plusieurs pays côtiers, le territoire ne dispose ni d’importantes ressources naturelles exploitées à l’époque ni d’une base industrielle solide.
L’économie repose essentiellement sur l’agriculture de subsistance et l’élevage, soumis aux aléas climatiques. Les sécheresses récurrentes fragilisent davantage les populations rurales tandis que des milliers de Voltaïques sont contraints de chercher du travail à l’étranger, notamment en Côte d’Ivoire.
Face à cette réalité, les gouvernements successifs peinent à améliorer les conditions de vie des populations. Le mécontentement grandit, nourrissant une contestation permanente à l’égard du pouvoir politique.
Contrairement à plusieurs États africains issus de la décolonisation, la Haute-Volta développe très tôt une société civile particulièrement dynamique.
Les syndicats de fonctionnaires, d’enseignants et de travailleurs urbains deviennent de véritables acteurs politiques. Organisés et influents, ils multiplient les mouvements de protestation contre les politiques gouvernementales.
Le premier président du pays, Maurice Yaméogo, en fait l’expérience. En janvier 1966, son projet d’austérité budgétaire et sa volonté de renforcer son pouvoir provoquent une immense mobilisation populaire. Les manifestations paralysent le pays et conduisent finalement à son renversement par l’armée.
Cette première chute installe un précédent lourd de conséquences : désormais, l’armée apparaît comme l’arbitre ultime des crises politiques.
Après le coup d’État de 1966, les militaires prennent progressivement une place dominante dans la vie politique nationale. Le lieutenant-colonel Sangoulé Lamizana dirige le pays pendant quatorze ans. Mais loin de stabiliser définitivement les institutions, son long règne ouvre la voie à de nouvelles rivalités.
Au fil des années, l’armée cesse d’être un simple instrument de défense pour devenir le principal lieu de conquête du pouvoir. Les officiers considèrent de plus en plus les interventions militaires comme un moyen légitime de corriger les échecs des gouvernements.
Chaque nouveau régime justifie alors son arrivée au pouvoir au nom du « salut national », avant d’être à son tour contesté.
Dans les années 1970 et 1980, les divisions internes à l’armée s’approfondissent. D’un côté se trouvent les officiers issus de la tradition militaire classique, souvent formés dans le cadre de la coopération avec la France. De l’autre émerge une jeune génération influencée par les idées révolutionnaires, le panafricanisme, le tiers-mondisme et les mouvements de libération qui traversent alors le continent.
Ces différences idéologiques transforment les casernes en véritables foyers de débat politique. Les affrontements ne sont plus seulement des luttes personnelles pour le pouvoir, mais aussi des conflits de visions sur l’avenir du pays.
Cette situation explique en grande partie la rapidité avec laquelle les régimes militaires se succèdent.
Entre 1980 et 1987, la Haute-Volta connaît l’une des périodes les plus agitées de son histoire.
1980 : le colonel Saye Zerbo renverse Sangoulé Lamizana.
1982 : Saye Zerbo est à son tour évincé par le Conseil de salut du peuple dirigé par Jean-Baptiste Ouédraogo.
1983 : Thomas Sankara accède au pouvoir après une nouvelle intervention militaire soutenue par des officiers révolutionnaires.
1984 : la Haute-Volta devient officiellement le Burkina Faso, « le pays des hommes intègres ».
1987 : Thomas Sankara est renversé et tué lors du coup d’État qui porte Blaise Compaoré au pouvoir.
En seulement sept ans, quatre changements brutaux de régime témoignent de la profondeur des fractures politiques et militaires.
L’instabilité du Burkina Faso ne peut être comprise sans tenir compte du contexte international de l’époque.
Durant la guerre froide, l’Afrique devient un terrain d’affrontement idéologique entre les blocs occidentaux et socialistes. Les orientations politiques des dirigeants africains sont observées de près par les puissances étrangères.
Dans ce contexte, les choix révolutionnaires de Thomas Sankara, son discours anti-impérialiste et sa volonté de réduire les dépendances extérieures suscitent autant d’admiration que d’inquiétudes, au Burkina Faso comme à l’étranger.
Par ailleurs, les évolutions politiques au Ghana, en Libye, en Côte d’Ivoire ou encore au Mali exercent une influence directe sur les officiers voltaïques puis burkinabè, nourrissant les débats et les rivalités au sein du pouvoir.
Entre 1960 et 1987, les coups d’État au Burkina Faso ne résultent pas d’une seule cause. Ils sont le produit d’un ensemble de facteurs qui se renforcent mutuellement : pauvreté structurelle, faiblesse économique, contestation sociale, absence d’institutions politiques solides, politisation de l’armée et influences géopolitiques extérieures.
Cette période a profondément marqué l’histoire du pays. Elle a façonné une culture politique où la question du pouvoir, de la souveraineté et du rôle de l’armée demeure centrale jusqu’à aujourd’hui.
L’histoire du Burkina Faso montre ainsi qu’un coup d’État n’est jamais un simple événement militaire : il est souvent le symptôme visible de crises plus profondes qui traversent toute une société.









