Centrafrique : Article de Jeune Afrique du 5 août 2026 : qui en veut si tant à Sani Yalo ?

Il y a, dans l’affaire de la vice-présidence centrafricaine, une question que l’article de Jeune Afrique ne pose presque pas : qui a intérêt à faire circuler le nom de Sani Yalo ? Le magazine demande pourquoi Faustin-Archange Touadéra tarde à nommer son vice-président. La question est légitime. Mais son choix éditorial — faire de Sani Yalo le visage de cette attente — mérite d’être interrogé. Car une chose est de constater que le nom d’un homme circule dans les cercles du pouvoir ; une autre est de laisser entendre que cet homme convoite le fauteuil.

En effet, la publication du 5 août 2026 est lapidaire : trois ans après l’adoption de la Constitution ayant créé la fonction de vice-président, Touadéra n’a toujours pas procédé à la nomination. Puis vient Sani Yalo : « son nom circule » et il « suscite la méfiance de certains ». Tout est là. Le président hésite. Yalo est cité. Des méfiances existent. Le lecteur est invité à relier les points. Mais lesquels ?

À ce stade, aucune déclaration publique de Sani Yalo établissant qu’il réclamerait la vice-présidence n’apparaît dans les éléments vérifiables consultés. Les informations provenant de son entourage soutiennent même l’inverse : l’homme d’affaires ne rechercherait ni la vice-présidence ni la Primature et entendrait continuer à exercer ses responsabilités économiques pour l’amour de son pays et à soutenir le régime dans des secteurs stratégiques.

Cette version doit être traitée pour ce qu’elle est : une information provenant de sources proches de l’intéressé, et non une vérité judiciaire. Mais elle oblige à poser une question élémentaire à toute enquête journalistique : qui affirme que Sani Yalo veut le poste ? Lui-même ? Un membre de son entourage ? Une source présidentielle ? Un adversaire ? Un intermédiaire ? Un concurrent économique ?

La différence n’est pas sémantique. Elle est essentielle.

Car, un nom peut circuler sans que son propriétaire l’ait mis en circulation. Un homme peut être présenté comme candidat sans avoir demandé à l’être. Et, dans une démocratie où les équilibres de pouvoir sont fragiles, attribuer une ambition à quelqu’un peut avoir des conséquences politiques très concrètes.

Il faut alors regarder ce qui se joue ailleurs : dans l’économie.

Sani Yalo est aujourd’hui président Directeur Général du Groupe ALBATROS, qui a pris une place centrale dans la nouvelle configuration dans la gestion des BESC en République centrafricaine. Or le BESC n’est pas un quelconque marché secondaire. Il touche au suivi des cargaisons, à la traçabilité du commerce extérieur et à la sécurisation des recettes liées aux importations et exportations. Le Conseil centrafricain des chargeurs a publié des documents relatifs au partenariat avec ALBATROS ainsi qu’à la situation d’ANTASER.

Le changement d’opérateur a provoqué un contentieux. Didier Martial Pabandji, qui se présente comme ancien représentant puis partenaire d’ANTASER, affirme que la convention de l’entreprise devait être renouvelée en 2026 et qu’il a appris le 17 avril que l’État avait conclu un nouvel accord avec ALBATROS. Il affirme ensuite avoir engagé des démarches devant la justice administrative.

Nous sommes donc en présence d’une bataille économique portant sur un secteur stratégique, d’un contentieux administratif allégué et de deux entités économiques désormais publiquement opposées.

Puis survient l’article de Jeune Afrique.

Et Sani Yalo apparaît de nouveau, mais cette fois non plus comme opérateur économique : comme possible homme de la succession présidentielle.

Le rapprochement chronologique ne prouve évidemment rien. Il serait absurde d’en déduire mécaniquement l’existence d’une opération concertée. Mais il serait tout aussi naïf de considérer que ces éléments n’ont aucun rapport avec le contexte politique général.

Les sources proches de Yalo avancent une hypothèse précise : ses adversaires, après avoir échoué à obtenir son élimination politique dans une précédente affaire de déstabilisation du régime, chercheraient à provoquer une rupture entre lui et Touadéra en lui prêtant une ambition présidentielle.

Cette hypothèse n’est pas établie. Elle doit donc rester une allégation.

Mais elle peut être examinée à la lumière d’un précédent : Sani Yalo a effectivement été placé au centre d’une séquence judiciaire liée à des accusations de déstabilisation. Africa Intelligence a rapporté que Yalo et Pascal Bida Koyagbélé avaient été interrogés par un juge après la diffusion d’une note vocale présentée comme suggérant une possible déstabilisation du régime.

Là encore, il faut rappeler une règle de droit élémentaire : une audition n’est pas une condamnation. Une enquête n’est pas une culpabilité. Une suspicion n’est pas une preuve.

Cette distinction devrait également guider le traitement médiatique de la vice-présidence.

Car si Yalo ne sollicite effectivement pas le poste, l’article de Jeune Afrique produit un effet politique particulier : il transforme une personne présentée comme opérateur économique en prétendant potentiel à une fonction institutionnelle suprême.

Et c’est précisément là que le récit devient intéressant.

Une ambition politique attribuée à un proche du chef de l’État peut provoquer la méfiance du chef de l’État. Elle peut aussi susciter la jalousie de ceux qui convoitent eux-mêmes la succession. Elle peut inquiéter les autres centres de pouvoir. Elle peut enfin fragiliser une relation jusque-là fondée sur la confiance.

Il n’est même pas nécessaire que celui qui lance la rumeur veuille réellement faire nommer Yalo. Il suffit qu’il veuille que Touadéra pense que Yalo veut être nommé. C’est toute la différence entre une candidature et une ambition prêtée.

Il faut donc retourner la question de Jeune Afrique : pourquoi Touadéra tarde-t-il à nommer son vice-président ? Peut-être parce qu’il hésite sur le profil. Peut-être parce qu’il veut préserver ses équilibres internes. Peut-être parce qu’il ne souhaite pas créer trop tôt un dauphin. Peut-être aussi parce que les prétendants supposés ne sont pas ceux qu’on présente publiquement. Mais rien ne permet, à ce stade, de conclure que Sani Yalo serait l’homme qui attend le fauteuil.

Il y a plus troublant encore : la bataille autour des BESC donne à cette affaire une dimension économique que l’article politique ne semble pas explorer suffisamment.

Si ALBATROS a effectivement obtenu la gestion du dispositif après la fin de la relation contractuelle avec ANTASER, il faut publier les actes, expliquer la procédure, identifier les critères de sélection et permettre au public de comprendre les conditions dans lesquelles l’État a opéré ce choix.

Et si ANTASER conteste cette décision devant les juridictions, alors la justice doit parler et le Conseil d’État a déjà rendu son arrêt le 20 juillet 2026. Pas les réseaux sociaux. Pas les rumeurs de palais. Pas les campagnes d’influence.

Par conséquent, le conflit contractuel ne doit pas être transformé en guerre politique, pas plus que la question de la succession ne doit servir de prolongement à une bataille économique.

C’est dans ce contexte qu’apparaît une autre accusation, beaucoup plus délicate : celle de l’existence d’un lien familial entre le journaliste Pacôme Pabandji, associé à Jeune Afrique, et Didier Martial Pabandji, engagé publiquement dans le dossier ANTASER.

Nous avons en notre possession de source suffisamment fiable des informations permettant d’établir indépendamment ce lien familial. Il ne serait donc pas irresponsable d’en faire un fait. De même, le fait que Didier Martial Pabandji se présente comme partenaire d’ANTASER est documenté par ses propres déclarations rapportées dans la presse. Ces liens parentaux sont de nature à démontre évidemment que l’article de Jeune Afrique aurait été « commandé » par des intérêts liés à ANTASER.

C’est précisément ici que l’enquête doit s’arrêter avant de devenir accusation. Mais elle peut continuer à poser des questions.

Quelles sont les sources de Jeune Afrique ? Ont-elles été confrontées à la version de Sani Yalo ? Le principal intéressé a-t-il été sollicité ? A-t-il déclaré vouloir la vice-présidence ? Quelles personnes font circuler son nom ? Quels sont leurs intérêts ? Pourquoi son image a-t-elle été choisie pour illustrer cette affaire ?

Voilà les questions qui comptent. Car la photographie n’est pas une preuve. Mais elle cadre le récit. En choisissant Sani Yalo pour illustrer un article consacré à la vacance du poste de vice-président, Jeune Afrique installe visuellement l’homme au centre du problème. Le lecteur ne découvre pas seulement une hypothèse : il découvre un visage associé à cette hypothèse.

Dans un pays où les batailles de succession sont rarement transparentes, cette mise en scène mérite d’être examinée. Il ne s’agit pas de défendre Sani Yalo par principe. Il ne s’agit pas davantage d’accuser Jeune Afrique de manipulation sans preuve. Il s’agit de demander à chacun de respecter la même règle : celle de la preuve.

Si Sani Yalo veut la vice-présidence, qu’on nous montre les éléments qui l’établissent.
S’il ne la veut pas, qu’il puisse le dire. Si des acteurs politiques font circuler son nom, qu’on identifie, autant que possible, ces acteurs. Si la bataille des BESC influence les luttes de pouvoir, que les contrats et décisions administratives soient publiés. Si ANTASER conteste la décision de l’État, que les juridictions tranchent.
Et si certains acteurs ont réellement entrepris de dresser Touadéra contre Yalo en lui prêtant des ambitions qu’il ne revendique pas, alors c’est une affaire politique d’une autre ampleur.

Pour l’heure, une conclusion s’impose : Jeune Afrique a posé une question légitime, mais les éléments disponibles ne permettent pas encore d’établir que Sani Yalo serait personnellement candidat à la vice-présidence. Le reste relève de la circulation des noms, des sources anonymes, des intérêts concurrents et des interprétations.

C’est précisément pourquoi il faut regarder derrière le titre. Derrière la vice-présidence, il y a la succession.
Derrière Sani Yalo, il y a un opérateur économique devenu acteur stratégique du dossier BESC. Derrière le BESC, il y a une bataille contractuelle entre ALBATROS et ANTASER. Et derrière cette bataille, peut-être, des intérêts que le public centrafricain a le droit de connaître.

La question n’est donc plus seulement : pourquoi Touadéra tarde-t-il à nommer son vice-président ? La question devenue incontournable est celle-ci : qui a intérêt à ce que Sani Yalo soit présenté comme celui qui attend le fauteuil ? Pour l’instant, cette question reste ouverte. Et c’est justement pour cela qu’elle mérite une enquête. Et pourquoi pas judiciaire pour “diffamation”. Jean Blaise Kossika

Komla AKPANRI
Komla AKPANRI

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